03.06.2009
Du théâtre de gare...
Par Marie-Pierre BARRIERE
"J'écris sur la vie, la vie toute simple et toute compliquée. J'écoute les hommes et les femmes en ce qu'ils ont chacun une façon de dire ou de cacher leurs émotions. C'est cette réalité qui, pour moi, fait théâtre."
Intense moment de fou rire vendredi dernier lors de la représentation des Pas perdus de Denise Bonal au CSC Vallée St Pierre par la compagnie’ D ! La gare est un lieu plein de fantasmes : que l’on se retrouve ou que l’on se quitte, que l’on parte ou que l’on revienne, que l’on y soit seul ou en groupe, on investit d’une façon particulière cet espace dont Denise Bonal a senti toutes les potentialités dramatiques.
La compagnie’ D et ses treize comédiens amateurs l’ont également investi avec bonheur par le biais d’une scénographie particulière où les spectateurs plongent sur la scène parsemée de rangées de chaises, et parfois même y sont eux-mêmes assis, comme s’ils attendaient aussi le train qui doit les conduire ailleurs. Ailleurs, c’est au cœur de ce texte joyeusement hétéroclite, à la tonalité juste et bouleversante parfois, façonné comme un patchwork de vies minuscules… On peinerait d'ailleurs à faire l’inventaire de tous les personnages qui passent sur la scène.
Certains d’entre eux nous deviennent proches puisqu’ils passent et… repassent : Amélie Delmotte, une femme âgée posée sur sa valise comme une vieille photo sur le buffet d’une maison bourgeoise ; Matthias, le jeune homme en mal d’origine dont on connaît le père fantasque à l’écharpe écossaise et qui cherche partout en Europe le fantôme de sa mère suicidée ; Les « nettoyeuses » de trains, Maud et Augustine, amies, femmes, mères, amantes et maîtresses, installant pour nous l’étal des sentiments féminins…
D’autres nous touchent plus vite car ils ne font que traverser la scène de façon fulgurante ou imprécise : celle qui revient de l’enterrement de sa meilleure amie et qui s’en veut d’avoir eu une pensée prosaïque en apprenant sa mort, celui qui accompagne son fils à la gare et qui comprend en le quittant qu’il va devoir annoncer à sa mère qu’il ne reviendra jamais, ces couples d’amoureux qui se séparent ou s’embrassent, une demoiselle sage, exaspérée, au téléphone avec son patron, une autre, condamnée sans doute, qui exprime de façon poignante son amour de la vie…
Il y a les drôles : l’adolescente rebelle qui étourdit sa mère de remarques assassines, les bourgeoises sortant du train en état d’épuisement avancé et dont le voyage prend soudain des allures d’épopée, la nostalgique du pays de l’enfance, celui où l’on arrive jamais, où chaque jour a sa fête, celle des queues de cerise, celle de l’âne, celle des pierres plates…
Il y a les émouvants : un couple empêché de vacances dont le mariage se défait selon la progression des fêlures de l’évier, ces jeunes lesbiennes qui s’enfuient vivre leur amour avec des yeux pleins d’étoiles tout en appréhendant le jour où leur passion fusionnelle s’émiettera dans la terre, le petit garçon handicapé dont les questions mille fois répétées angoissent terriblement la mère…
Chacun d’eux exprime à sa manière les contradictions qui nous habitent entre le désir et la peur de partir, entre la nécessité de couper les liens qui nous aliènent et la volonté de créer ceux qui nous manquent, entre la vie qui bat au rythme du bruit du poinçonneur de billets et que rend plus précieuse encore la proximité et l’inéluctabilité du grand voyage dont la sirène du train pourrait être l’introït…
Comme la parole individuelle se confond à certains moments sur scène avec la parole collective, les petites histoires personnelles rejoignent parfois dans la gare le flot continu de l’Histoire, lieu stratégique et tragique de l’enrôlement, départs pour le front ; de l’exil, convois de lumières jaunes ; du contrôle d’identité, de la rafle, de l’expulsion …
La mise en scène de Dominique Dubuy accompagne admirablement cette oscillation constante et sans violence du rire au soupir, de l’individu au groupe. Parfois regrette-t-on seulement que l’émotion passe de façon trop fugace et que le rire franc lui succède un peu rapidement. On aimerait s’installer dans certaines vies, prendre le temps de profiter des mots, les retenir quand ils sont drôles, les faire goûter au cœur quand ils nous touchent. Mais le rythme est là, effréné, la ronde des personnages mise en valeur par certains passages chorégraphiés ne souffre pas vraiment qu’on interrompe son cours mécanique… Ou alors à de rares moments de suspens mis en valeur par le chant et l’accompagnement musical de l’accordéon. La sarabande verse parfois dans le loufoque et se peuple de créatures oniriques en provenance directe des contes de notre enfance : Cendrillon rentrant du bal, le Chaperon rouge poursuivi par le grand méchant loup, le lapin blanc qui court après le temps… N’oubliez pas que vous êtes au théâtre, semblent-ils nous signifier, que tout ceci n’est qu’illusion ; cette gare n’existe pas et ce spectacle n’est qu’une parenthèse dans le cours tumultueux de votre voyage sur la terre comme en témoignent les tableaux figés des photos de groupe!
En sortant de là, c’est vrai, le périple est à poursuivre, rendu moins lourd peut-être par le rire partagé, rendu plus dense sans doute par le sentiment de le partager avec cette humanité que Denise Bonal a si bien su faire parler…
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