08.12.2008
Sur l'école (2) Que demande-t-on à l'école?
par Marie-Pierre BARRIERE
Aujourd'hui, l'école est accusée de gaspillage! On entend dire par tous les analystes du ministère que malgré les moyens considérables qui ont été débloqués toutes ces années pour augmenter l'efficacité du système, les performances des élèves n'ont pas augmenté.
Il faudrait étudier cela de plus près car à première vue le constat n'est pas erroné!
J'ai à nouveau suivi Bentolila dans son observation du phénomène "ZEP". En 1982, lorsqu'ont été créées les Zones d'Education Prioritaires, c'était dans un souci légitime et humaniste de compenser les inégalités sociales. Il s'agissait de donner des moyens supplémentaires aux établissements les plus défavorisés, la sélection de ces établissements étant assurée par le croisement de critères essentiellement sociologiques et non scolaires (pourcentage d'ouvriers, de chômeurs, de parents d'origine étrangère...). Prévu au départ pour quatre ans, ce système de soutien financier s'est pérénisé jusqu'à aujourd'hui: 11% des écoliers et 15% des collégiens en bénéficient.
L'essentiel de cette aide est utilisée pour augmenter les heures d'enseignement tout en compensant par une prime la pénibilité du travail effectué. Mais les conditions de travail ne se sont nullement améliorées en ZEP! Qu'est-ce à dire?
D'une part, le public rectruté par ces établissements est constitué d'élèves, issus des milieux socio-culturels les plus défavorisés, que les parents ne parviennent pas ou ne cherchent pas à inscrire ailleurs. D'autre part, les établissements ZEP, transformés en ghetto subissent les effets du déficit de mixité sociale des quartiers dans lesquels ils sont implantés. "Rien n'est pire que d'accepter que l'homogénéïté de certains établissements se fondent sur l'inculture, la précarité et l'insécurité linguistique."(1)
Le système des ZEP, dévoreur considérable d'argent public (400 millions d'euros) n'a donc eu aucun effet sur la réussit des élèves, le taux de réussite au baccalauréat des élèves issus de ZEP n'ayant pas significativement varié depuis leur création.
En réalité, on peut se demander si l'analyse des causes de l'echec scolaire avait été bien approfondie lors de la décision de création de ces ZEP.
Les moyens débloqués sont en effet inefficaces dans le contexte de ghettoïsation de certains quartiers. Ils ne permettent pas la valorisation de parcours de réussite, ils ne tiennent pas compte des conditions matérielles d'étude des élèves dont il est prouvé que la réussite augmente avec la possibilité de bénéficier d'une chambre individuelle pour travailler. "C'est donc en agissant sur les conditions de vie et d'apprentissage extrascolaire que nous aurions une chance d'améliorer les résultats des élèves."(1)
Il est assez paradoxal d'ailleurs de constater que les indicateurs de classement évoqués ci-dessus sont pratiquement tous sociologiques alors que le champ d'exercice de l'école reste scolaire. C'est peut-être sur ce paradoxe que repose le malentendu qui aboutit aujourd'hui au conflit larvé que nous connaissons entre les profs et la société! Sous cette confusion se glisse en réalité l'idée que l'école pourrait résoudre des problèmes sur lesquels elle n'a aucun pouvoir.
Il est facile aujourd'hui de stigmatiser ceux qui ne se sont pas montrés à la hauteur de la tâche impossible qu'on leur confiait alors, de leur reprocher leurs aigreurs et de les décrire comme "les forces réactionnaires de la nation" alors qu'ils ne font que demander à l'Etat de jouer son rôle d'égalisateur social.
Concentrer les moyens sur l'école sans agir sur les causes réelles des inégalités sociales, telles que les décrit Eric Maurin dans le Ghetto français, est une hypocrisie! Donner à l'école une mission réparatrice qui dépasse ses compétences contraint ses personnels à l'impuissance et au désespoir.
On regrette que l'école se soit petit à petit érigée comme une citadelle imprenable. Ne l'a-t-on pas obligée à adopter cette posture défensive?
(1) Alain Bentolila, Urgence Ecole, Odile Jacob, 30/08/2007
00:48 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : éducation
23.11.2008
Sur l'école (1) A quoi sert l'école maternelle?
par Marie-Pierre BARRIERE
Refusant la polémique stérile à laquelle nous invitent les piques du ministre de l'Education Nationale pour qui le corps des enseignants est assimilé à une force antirépublicaine de régression sociale, je me propose seulement de faire part de temps à autre sur ce blog de quelques réflexions sur l'éducation, issues de mes lectures et de mon expérience professionnelle d'enseignante militante.
Le projet du gouvernement est à terme la suppression des deux premières années de maternelle qui seraient confiées progressivement à la responsabilité des collectivités locales, sous la forme de jardins d'éveil. A priori, ce n'est pas un projet condamnable, cela permettrait de rapprocher les besoins des familles et les propositions des communes, de développer les solidarités locales, de déconcentrer le système éducatif qui périt peut-être de l'excès de centralisation...
Cependant, ma récente lecture d'un esssai d'Alain BENTOLILA, spécialiste de l'enseignement de la langue, Urgence école (Odile Jacob, août 2007), m'a fait mieux comprendre à quoi pouvait servir l'école maternelle et les professeurs qui y enseignent. Je le cite ici.
" Sous les effets conjugués du délabrement de la médiation familiale et de la perversité des modèles sémiologiques (qui permettent le codage et la symbolisation NDLA) imposés par un monde médiatique de plus en plus débile (sic), bien des enfants arrivent à la porte de l'école en situation d'extrême insécurité linguistique et de terrible privation culturelle. Pour eux, l'école maternelle constitue la première et la dernière chance de médiation dans un parcours d'apprentissage linguistique qui en a été jusque là privé. Ce sont des "enfants mal entendus" parce que leurs questions - souvent indirectement formulées - sont restées sans réponses. Ce sont aussi des "enfants du malentendu", c'est à dire conduits à nouer avec le langage un malentendu fondamental: ils sont persuadés que la communication ne peut exister que dans un espace restreint et dans un contexte d'extrême prévisibilité. De ce fait, ils arrivent à l'école déjà résignés à n'avoir aucune prise sur le monde, à ne revendiquer aucun pouvoir linguistique sur les autres; ils ont déjà renoncé à la conquête collective du sens pour ne plus s'occuper que de se protéger individuellement d'un monde où les menaces leur paraissent l'emporter largement sur les promesses. Pour eux, l'école maternelle se doit de mettre en jeu avec volonté, obstination et constance, une pédagogie, non pas palliative, mais compensatrice: elle se doit de tenter de réhabiliter au plan sémiologique et culturel une part importante des enfants qui lui sont confiés. Si elle y renonçait, elle viderait de leur sens les mots de justice et de démocratisation scolaire; mots d'un discours alors démagogique cachant mal la réalité honteuse du couloir qui mène inéluctablement à l'illetrisme et à l'exclusion."
Comment l'école maternelle réduite à la portion congrue (une année), comment le jardin d'éveil qui ne pourra disposer de la présence d'enseignants formés (sauf à faire porter le coup de leur embauche sur les collectivités et à accepter qu'ils ne soient contrôlés par aucune instance pédagogique) pourront-ils répondre à ce formidable défi?
Armer tous les enfants et surtout ceux qui se trouvent d'emblée en "insécurité linguistique" des outils nécessaires à l'apprentissage de la lecture, à la compréhension fine de l'écrit et plus largement du monde qui les entoure qui se nourrit de symboles et de codes.
En effet, avant d'apprendre à lire, l'enfant se confronte au langage oral et écrit. C'est le rôle de l'école maternelle de rétablir une certaine égalité entre les enfants face au langage. Comment peut-on assumer cette mission quand on n'est pas formé pour le faire?
Et il est important de bien comprendre que lorsqu'on parle d'apprentissage de la socialisation à l'école maternelle, il ne s'agit pas seulement d'apprendre aux enfants à se confronter aux autres. A l'école maternelle se joue déjà l'accès de l'enfant à la compréhension du monde, c'est à dire que ces premières années de scolarité fixent déjà pour une bonne part, à travers le rapport de l'enfant au langage comme instrument de domination du réel, la perception que ce dernier va avoir de sa place dans la société, perception d'emblée déterminante pour sa future évolution.
Il va sans dire que l'ampleur et l'exigence de cette tâche font des professeurs des écoles enseignant en maternelle bien plus que des nounous uniquement employées à changer des couches ou à surveiller des siestes... Les réduire à cela, c'est peut-être indirectement avaliser une certaine conception inégalitaire par principe de la société.
14:06 Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : éducation, école










