17.02.2009
L’Utopie est ce qui manque au monde, le seul réalisme capable de renouer le nœud des impossibles
Par Marie-Pierre BARRIERE
Durant ma retraite studieuse des dernières semaines, j’ai eu une chance inouïe, celle de la lecture de l’essai de Chamoiseau et Glissant, deux poètes français et antillais, adressé à Barack Obama et édité le 8 janvier dernier, dont le titre lui-même est un programme révolutionnaire : « L’Intraitable beauté du monde ».
Fils du gouffre et de la créolisation, figure d’une poétique de la Relation
Leur parole tantôt lyrique, tantôt analytique établit des ponts, elle se veut retour et relecture autant que prophétie et projection.
Rappelant d’abord ce que doit Barack Obama à ses ancêtres noirs charriés d’Afrique par bateaux entiers pour œuvrer dans les plantations au service des blancs, ils affirment avec foi que « la violence démente en son extrême a fait de ce limon (celui de l’océan atlantique nourri des corps et des larmes des esclaves noirs) une expérience précieuse » puisque « toutes les rencontres du monde prennent souche dans ce limon ».
Ces rencontres nées de l’échange des mondes ont pour nom CREOLISATION. Et l’essai de Glissant et Chamoiseau, dans le prolongement d’une recherche poétique exigeante, liée à leurs racines antillaises, fait l’éloge absolu de ce brassage qui n’est pas seulement métissage racial, mais échange culturel, interpénétration, métamorphose de l’identité en complexité, de l’unité en multiplicité, « pur chatoiement des différences, de leurs chocs, de leurs oppositions, de leurs alliances ».
Barack Obama est pour eux l’incarnation d’une poétique de la Relation refusant tout fondamentalisme et vouée à créer de la beauté en dépassant les impossibles. Ils ne préjugent pas pour autant de sa capacité à « échapper au cercle fatal des prédestinations impérialistes », mais ils ont justement observé avec attention son ascension et les leviers qui ont propulsé ce fils du gouffre les autorisent à l’espoir… Parmi eux, nul désir de revanche, nulle revendication particulière, nul souci de réparation, ni de repentance. Sa référence aux pères fondateurs, pourtant détenteurs d’esclaves, a été « absolue et sans réserves ». Et si le miracle de la créolisation prend une forme pleine aujourd’hui avec Barack Obama, c’est parce qu’il réalise d’une façon apaisée et naturelle, l’union des différences dans l’horizon d’une promesse pour le monde.
Remplacer la force par la puissance
En lui, est en effet rendue possible une attention accrue des Etats-Unis au « cri du monde ». Eux qui se sont construits autrefois dans la nécessaire recherche de l’unité, de l’identité, vont peut-être moins craindre de s’enrichir du partage des diversités. Les auteurs appellent le nouveau président à l’invention pour refuser les postures hégémoniques, qu’elles soient langagières, artistiques, économiques ou sociales. La force d’une nation ne fait plus sa grandeur et le reconnaître, c’est accepter que « la fragilité et le tremblement », nécessaires passerelles de la rencontre de l’autre, soient plus féconds que le repli autarcique ou l’édification de murs protecteurs.
« La force emmure, la puissance vit dans l’éclat du lien, de ce qui lie, relie, relaye les possibles, individus et mondes »
« Il n’y a de puissance que dans la relation et cette puissance est celle de tous »
Il faut conclure en reprenant cette image si parlante des racines rhyzomiques par laquelle Chamoiseau et Glissant évoquent cette nouvelle communauté à laquelle nous sommes, hommes du XXIème siècle, tous appelés : les racines rhyzomiques sont solidaires et vont à la rencontre l’une de l’autre, et loin de se nuire ou de priver la voisine d’espace vital ou de substances nutritives, elle se renforcent mutuellement ...
Puisque la verticalité de l’identité, de la force, emmure avant de s’effondrer, il n’y a de solution que dans la reconnaissance de la fragilité, dans l’horizontalité de l’échange. Les auteurs achèvent en affirmant qu’en dehors de toute attente gestionnaire, de tout appel au réalisme, la marge de manœuvre de Barack Obama, et sans doute aussi la nôtre, est dans l’imprévisible…
L’utopie est toujours le chemin qui nous manque…
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